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 Je suis parfaitement sobre. # Jan

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MessageSujet: Je suis parfaitement sobre. # Jan   Mer 12 Juin - 17:17


Je suis parfaitement sobre.


Une nouvelle journée sur Néméïl pour Kaeso. Une nouvelle journée enfermé dans ce blanc corps faible. Et à nouveau, une journée passée à se demander : « Comment sortir de ce pétrin, si ce n'est pas la mort ? ». Il étouffe sous le poids de ses pensées. Il vient un moment où il n'en peut plus de tout supporter. Il est buffle, il est homme. Ce mélange n'a jamais fait bon ménage, il en est sûr. Sa force envolée, sa volonté détruite. Tout cela, il n'en peut plus...

Ce soir-là, Kaeso sort du bar à un horaire relativement précoce, pour quelqu'un qui passe ses nuits à se saouler jusqu'à oublier sa propre existence. Ou plutôt, corrigeons les choses : il n'est pas sorti de son plein gré, il a été jeté dehors parce qu'il commençait à se donner en spectacle. Le propriétaire ne voudra plus de lui, désormais. Mais, ivre, allongé sur le pavé, le buffle n'est absolument pas conscient de ce qui se passe. Toutes ces choses là lui étaient étrangères, il y a quelques mois. Il ne savait pas ce que c'était que de sentir ce breuvage plus ou moins fort selon la boisson que l'on choisissait lui couler dans les veines, et lui procurer un sentiment d'euphorie, d'oubli de ses malheurs. Il ne savait pas non plus à quoi ressemblait une gueule de bois, même si cette sensation, pour horrible qu'elle est, ne l'empêche de continuer sa marche vers la mort chaque soir. Autrefois, il ne connaissait pas l'ennui. Maintenant, il connaît l'alcool, et peu de choses existent en dehors de cela. Il sent les relents du bar avec une acuité exacerbée par son incompréhension, une odeur de fumée mêlée de produits hautement toxiques et de sueur lui parvient aux narines, et il trouve que, pour quelque chose qui a forme humaine, cela sent drôlement bon. Il n'a pas envie de bouger, sur le coup. Il savoure la merveille qu'est la nuit tombante avec son déluge de sensations. Cela lui rappelle son ancienne forme. Il aimait sentir la nuit l'engloutir progressivement, faire de sa peau d'ébène un élément de sa trame noire. A présent, au contraire, qu'est-il ? Une pâle tâche de lumière qui git sur le sol. Kaeso sent quelque chose se remuer au fond de son âme. Malgré son ivresse, il arrive encore à réfléchir. Il n'a pas encore assez bu, on l'a sorti trop tôt. Il aurait bien envie de rentrer à nouveau, car il commence à faire frais, mais il n'a pas envie de voler à nouveau. S'il retombe une seconde fois par terre, il ne s'en relèvera plus. Kaeso se redresse lentement. Le monde tourne, c'est bizarre. Il se relève et est presque surpris de constater qu'il arrive à tenir droit sur ses jambes. Un idée lui vient alors. Il ne sait pas trop où elle est née dans son esprit embrumée, sans doute de la petite part de lucidité qui lui reste encore. Quand on est au fond du trou, on a besoin d'aide. Et quand on a besoin d'aide, on va voir un ami, un vrai.

Kaeso ne sait pas trop comment il fait pour s'orienter. En tout cas, il est certain qu'il n'avance pas droit devant lui... donc qu'il sait où il va, puisqu'il bifuque à tel endroit plutôt qu'à un endroit. Ce sont ses pieds qui le guident plutôt que sa tête, qui paraît enserrée dans un voile de rêve. Il se rend compte que le paysage autour de lui change. Il n'est plus au même endroit, mais n'est toujours pas paumé. Et puis, soudain, il reconnaît l'endroit où il vient d'arriver. C'est précisément sa destination. Maintenant, il ne lui reste plus qu'à trouver Sansierge, qui doit bien s'être posé quelque part pour la soirée. Kaeso espère vraiment qu'il n'a pas eu la mauvaise idée de quitter le camp, parce que sinon, il n'en repartira plus. Sansierge aurait la mauvaise surprise de voir un buffle ivre mort en train de baver sur son tapis... s'il en a un, chose dont Kaeso est incapable de se souvenir.
Il trouve finalement le lieu où Sansierge passe ses nuits, mais est incapable de l'apprécier. Pour lui, c'est juste l'endroit qu'il doit atteindre, et rien d'autre. Il sait aussi que, s'il ne s'arrête pas bientôt, ce transport va finir par lui donner vraiment mal au cœur, et il n'a pas tellement envie de rendre son repas. Il s'approche de la porte, se tient au chambranle en essayant de rester le plus droit possible, et frappe deux fois. Deux petits coups, pas très puissants et amollis par l'acool, mais assez forts pour finir par faire sortir Sansierge de sa cachette. Kaeso n'imagine même pas le spectacle qu'il doit donner. Depuis qu'il est humain, il a l'air d'un gringalet à la peau pâle et à la tête légère. Il ne regarde pas Sansierge quand celui-ci ouvre, se contentant de fixer le sol en se disant que c'est quand même bizarre de voir les lattes ondulées ainsi.

« Bonjour, mon ami, lance Kaseo d'une voix un peu pâteuse. Je peux entrer ? J'avais envie de te voir. »

Il sait pourtant que Sansierge ne supporte pas de le voir dans les états. Il le lui a assez souvent répéter : être alcoolique, c'est mauvais pour la santé. Les humains sont si fragiles. Mais Sansierge est différent ; Sansierge, lui, comprend en quoi consiste l'attirance de la nature. Il ne sait pas ce que c'est que d'être un buffle, mais il n'est pas un humain comme les autres, et c'est pour cela qu'il l'apprécie véritablement. Cependant, la pointe de lucidité de Kaeso vient piquer son cerveau embrumé. Il a oublié quelque chose, mais quoi... ? Ah, oui. Bien sûr. Sansierge n'aimait pas le voir ivre.

« Je t'assure que je n'ai pas bu, proteste-t-il avant de s'attirer les foudres de l'humain. Enfin, presque pas. Je suis parfaitement sobre ! »

Alors que son haleine empeste l'alcool et qu'il a visiblement du mal à tenir debout... Kaeso ne le prend pas pour un idiot, bien sûr, mais il ne se rend pas compte de la déplorable image qu'il donne de lui. Il est une épave. Tout simplement.
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MessageSujet: Re: Je suis parfaitement sobre. # Jan   Sam 15 Juin - 12:54

Kaeso &
Sansierge
___________ #1
Une matinée un peu trop douce se levait sur le camp des humains. Les plus matinaux étaient déjà levés et se préparaient à une journée qui serait longue, et pénible. Une journée de plus dans cette existence à Néméïl. D'autres, plus chanceux, n'étaient pas encore touchés par les rayons du soleil et profiterait encore de quelques heures de sommeil bien mérités. Peut-être y rêvaient-ils de leur ancienne vie, qu'ils regardaient par le filtre du rêve comme s'il s'agissait d'une télévision d'un réalisme époustouflant concernant les détails, mais d'une absurdité sans nom quant au scénario. Quoiqu'un songe pût apporter à ces habitants, il disparaîtrait lorsque les humains se lèveraient et poursuivraient leur vie rurale dans ce monde sauvage.
J'étais assis sur le rebord de la fenêtre, à regarder dehors les signes que la vie s'éveillait. Sur mon visage se dessinaient des zones de lumière, où la lueur du ciel s'éclaircissant traversait les arbres pour venir jusqu'à moi. Mes deux yeux étaient encore dans l'ombre. Il n'y avait rien de plus beau qu'un lever de soleil sur Néméïl. Alors, tous les matins, je me levais avant lui pour avoir l'honneur de le voir s'élever. Je m'étais maintes et maintes fois demandé si un dieu particulier dirigeait ce rituel, comme cela avait été le cas dans les anciennes mythologies terriennes. Observer ce lever derrière une fenêtre avait toujours pour moi quelque chose d'étrange, comme si l'espèce de vitre me donnait l'impression de voir un tableau plutôt que la réalité. Mais je n'osais pas m'aventurer en dehors du camp lorsqu'il faisait nuit noire. Notre présence sur Néméïl était encore récente et précaire, et je ne me sentais pas le courage de sortir en compagnie des créatures les plus dangereuses qui avaient régné sur notre humanité. J'aurais pu sortir dans la rue, mais je me sentais mal à l'aise. Je ne savais pas si on m'observait, mais les maisons austères qui me faisaient face m'adressaient toujours des reproches muets. L'animal que j'étais plus ou moins devenu persistait au fond de mon être, et malgré mes efforts pour avoir l'air normal, je ne pouvais m'empêcher de frissonner comme si j'étais dans une cage.

Quelques minutes restaient avant que le soleil pointât le bout de son nez. Rien ne bougeait encore dans le village des humains, mais, si quelqu'un y avait prêté attention, il aurait entendu les diverses respirations de chacun. Régulières lorsqu'un tel dormait, plus sifflante lorsqu'un autre se livrait à ses exercices du matin. Et la mienne, quasi-indiscernable, comme un chasseur s'apprêtant à mettre la main sur sa proie. Mais j'avais beau regarder autour de moi, rien ne pouvait éveiller en moi de pulsions négatives.
Une petite silhouette fit son apparition dans la limite du camp, et je fronçai les sourcils, intrigué. J'avais tendance à considérer que le camp avait une essence particulière, comme tout lieu dans la nature, et je pouvais dire d'emblée que cette silhouette était étrangère à ce milieu de vie. Même si sa démarche était étrange, je pouvais remarquer qu'elle n'avait rien d'humaine. Le chasseur en moi se mit à regarder avec plus de précisions le nouveau venu, sans pour autant manquer de scruter le reste du point de vue sur le village qu'offrait ma fenêtre. Je décortiquai avec minutie sa façon de se déplacer : un peu lourde, comme s'il pesait des centaines de kilos, alors que ce n'était manifestement pas le cas... un ancien obèse ? Théoriquement non, mais les balancements de sa tête montrait qu'il n'était pas dans son état normal. Cet homme, puisque c'en était un, avait eu l'habitude d'avoir une masse musculaire plus importante, mais dans son état - d'ébriété ?- il ne se souvenait plus qu'il avait retrouvé un poids conventionnel. À moins qu'il ne fût fou. Dans tous les cas, je serai les dents en le voyant arriver, ne parvenant pas à déterminer s'il était une menace ou non. Je n'étais pas très fort et je n'aurais pas pu l'affronter frontalement, mais j'avais toujours su faire preuve de ruse, et j'en ferais l'usage aujourd'hui même si l'occasion se présentait.
Je le laissai avancer encore afin de voir où il se dirigeait. Il avait l'air d'avoir marché pendant longtemps, mais ses pas, malgré leur côté hésitant, le portaient indéniablement vers une direction... la mienne. Le soleil pointa le bout de son nez sur cette terre et j'eus alors le choc de constater que cette brave bête n'était autre que Kaeso le Catoblépas. Il avait encore bu et c'était pour cela qu'il marchait d'une façon si étrange. Je savais désormais ce qu'il venait faire par ici, mais ça ne réduisait pas pour autant la fureur de le voir dans cet état.
J'aimais beaucoup Néméïl et la proximité entre les différentes espèces que l'on y trouvait. Les individus qui n'étaient pas originaires du camp des humains étaient parmi les plus intéressants de l'univers. Pour mes semblables, ce monde avait été choisi. Mais toutes les créatures qui s'y trouvaient n'étaient pas de cet avis, et certaines supportaient très mal le passage d'un monde à l'autre. Kaeso était l'un d'eux. Il était l'une des plus sublimes créatures qu'abritait cette terre - un buffle mythique, ni plus ni moins ! Un animal sauvage et puissant, majestueux et digne... j'admirais ce grand personnage. Mais pour lui, l'arrivée à Néméïl avait été accompagnée d'un nouveau corps qu'il avait du mal à accepter. Un corps comme le mien. Il avait sombré dans la boisson, un crime abominable pour une si belle créature, car j'y voyais une corruption par la culture. Cela me faisait enrager, mais puisque le seul responsable était Kaeso lui-même, et que jamais je n'aurais voulu lui faire du mal, j'étais condamné à garder mes reproches pour moi.

Aux pitoyables coups qui cognaient ma porte, j'en déduisis que le buffle était bien arrivé à destination. Je ne m'étais pas trompé, pas plus que sur son été d'alcoolémie avancée. Je me laissai souplement glisser à terre, comme une panthère, et toujours aussi doucement, je m'avançai vers la porte. Je ressemblai à un prédateur, mais la proie que je m'apprêtais à attraper n'avait strictement aucun intérêt. La porte grinça à peine quand je l'ouvris et que je contemplai Kaeso dans toute sa splendeur. Le spectacle était si pathétique que j'eus du mal à ne pas lui refermer la porte au nez. Cependant, je ne pouvais pas le laisser errer dans le camp des humains par un si bon matin. S'il s'énervait de mon refus de le laisser entrer, je n'avais pas envie de le voir tout détruire. Même s'il n'avait plus sa force de buffle, il ne fallait pas sous-estimer la force de Kaeso.
Malgré sa posture et sa voix, ce dernier semblait tenir des propos plutôt cohérents. J'en déduisis qu'il n'avait pas dû absorber autant d'alcool que ce corps était capable de contenir, et que la marche qu'il avait faite depuis la taverne - où qu'elle se situât - ne lui avait pas permis de dégriser. Je serrais les dents comme si j'allais grognais, mais je le poussai immédiatement à l'intérieur avec brusquerie :

« Rentre donc, clochard. »

Son odeur était abominable. Il avait perdu ces douces senteurs de nature que j'appréciais tant. Si je n'avais pas eu l'intention de lui passer un savon, j'aurais immédiatement fait l'effort d'ouvrir toutes les fenêtres pour aérer, et ce d'autant plus que je détestais rester enfermé. Au lieu de cela, tandis que Kaeso m'affirmait avec force qu'il n'avait pas bu, je m'empressai de fermer les fenêtres que j'avais laissées ouvertes pour la nuit. À nous deux, maintenant... le Catoblépas allait saigner.
Je retournai vers lui, lui fit signe de s'asseoir sur le seul siège de la maison. J'avais fait des efforts pour concilier mes deux natures dans un seul habitat, mais ça n'avait pas du tout été simple. La couche que je m'étais faite était basse, mais confortable, à mi-chemin entre le lit et le petit coin tranquille d'un animal. J'avais fait entrer un minimum de meubles, notamment une seule chaise que j'avais tendance à réserver aux invités, et trois immenses miroirs qui occupaient tout un pan de mur et qui me permettaient de faire mon narcissique. Ma nourriture était soigneusement rangée dans un buffet bas, à côté de la chaise que j'avais indiquée au buffle. C'est de là que je sortis une immense cruche d'eau que je posai sur ses genoux.

« Ça, c'est pour te désaltérer si tu as besoin. Sois gentil, ne vomis pas là-dedans et évite de renverser de l'eau par terre, j'ai astiqué le sol hier. »

Il s'agissait d'un très joli parquet que j'avais ciré avec attention et qui me rappelait le parquet de la salle à manger de mes parents, en un peu plus clair. Je n'avais pas pu résister à la tentation de le reproduire chez moi.
Sans prêter plus d'attention au Catoblépas, je me dirigeai vers un coin isolé de ma maison pour aller chercher mon matériel de rasage. Depuis que j'avais repris cette bonne vieille habitude, chez mon ami Marcel, je ne pouvais plus m'en passer. On disait que sans barbe, je paraissais plus jeune, ce qui était bien vrai. Comme je vivais en société, le regard des autres avait recommencé à compter. J'étais mal habillé, mais de toute façon, je n'étais pas encore prêt à affronter la journée, et puis, le buffle n'était pas en état de me faire des remarques.
Je revins vers lui. S'il avait parlé, je n'y avais pas du tout prêté attention. Mais, plutôt que de m'arrêter pour lui faire la conversation, je me dirigeai vers le miroir où j'observai attentivement mon reflet. J'avais bonne mine, mais grand besoin de me raser.

« Vas-y, fais comme si je t'écoutais, et raconte-moi ta soirée. »

Je me doutais que son histoire devait être la même que tous les autres, c'est pour cela que je ne lui prêtais pas grande attention, mais je gardai un coup d'œil sur lui, au cas où quelque chose d'inédit sortirait de sa bouche. Avec un sourire, j'entrepris de me raser avec grand soin.

J'ai pris la liberté de faire ça au lever du soleil, j'espère que ça ne te dérange pas.
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MessageSujet: Re: Je suis parfaitement sobre. # Jan   Sam 15 Juin - 20:55

Kaeso se sent encore lucide, même si quelque chose embrume son esprit... mais légèrement. Son ivresse est bien sûr avérée, cependant, il n'en a pas totalement conscience, parce qu'il sait qu'il doit impressionner Sansierge pour le convaincre qu'il n'est pas un déchet vivant, qui mérite à peine d'être laissé sur le pas de sa porte - alors, le laisser entrer... Cette certitude est comme un aiguillon qui, dans cette mare de fumée, l'aide à garder un contact plus ou moins clair avec la réalité, et agir en essayant d'éviter les dégâts. Il ne peut toujours pas se tenir debout sans aide, évidemment. Le Catoblépas a déjà trop bu pour passer pour sobre, et son organisme n'est pas habitué à tant d'alcool. On n'a jamais vu un buffle se saouler à chaque jour de son existence. De plus, ses problèmes psychologiques ont tendance à affaiblir ses défenses, à le faire tomber plus facilement malade. Il ne tient pas aussi bien l'alcool qu'il le voudrait, au fond. Mais il a un avantage certain sur tous les humains : cet état de flottement, où le temps semble presque suspendu, ne lui fait pas peur. Il a vécu pendant des millénaires dans un état d'immédiateté, sans réfléchir au lendemain. Il n'en est toujours pas capable avec toute cette quantité de poison dans les veines, mais il sait comment gérer cette impression. Un buffle a beau ne pas avoir conscience de son avenir, il saura quand même ne pas foncer dans un mur s'il en perçoit le danger... pas parce qu'il pense qu'il aura mal, mais parce qu'il sait qu'il doit le faire. C'est tout ce qu'il sait.
Sansierge est un ami, un vrai. Il aurait mille raisons d'être dégoûté de Kaeso, et de se détourner de lui, de nier le connaître, et de le laisser cuver sur son seuil. Bien sûr, sa sympathie pourrait aussi venir du fait que d'avoir un ivrogne affalé sur son pas de porte n'est pas très agréable, mais cela ne l'est pas non plus quand on le fait rentrer chez soi. Non, Sansierge est un vrai. Qu'est-ce qu'un vrai ? L'esprit embrumé, Kaeso ne sait plus vraiment pourquoi il l'appelle ainsi. Juste qu'il est vrai, absolument pas entaché par le monde de la culture auquel il a mieux su résister que le buffle. La culture dénaturait et détruisait les animaux, disait-on ; Kaeso pensait que c'était vrai. Même si, bien sûr, il était plus que cela : Catoblépas, il avait toujours eu une vie intime bien plus développée que celle de ses comparses, une conscience plus aigue de ce qu'il était, et même une connaissance de son héccéité. Il avait toujours eu un petit côté... on ne dirait pas humain, bien sûr, mais quelque chose divin a toujours vécu en lui. Est-ce cela qu'il cherche à tuer, désormais ? Est-ce qu'il se comporte comme un simple animal le ferait s'il prenait apparence humaine, et voyait son inexistante conscience se développer ? Sansierge aurait véritablement raison de le mépriser. Au lieu de cela, il lui fait signe de rentrer, même s'il l'appelle « clochard ». Le mot n'a pas véritablement de sens pour le buffle, qui a bien conscience de sa signification, mais qui ne voit pas trop en quoi ce terme peut s'appliquer à lui. Quand il est aussi imbibé d'alcool, il prend vraiment tous ces mots pleinement humains dans leur sens premier, étant incapable de leur donner une extention, une vie véritable. Le mot devient une étiquette que Kaeso ne parvient pas à coller. Déjà, rien que le mot « épave » lui pose problème, car il a conscience que cela s'applique d'abord à un objet. Cependant, avec le temps, il a commencé à vivre en Kaeso, à se faire jour en lui. Épave. C'est presque devenu son nouveau nom, voilà pourquoi il arrive encore à le rattacher à lui, même lorsqu'il est ivre. Parce qu'il sait que ce mot le désigne, plus cruellement et plus sûrement que les autres. On lui a donné ce titre, et il lui paraît presque plus vivant que le son que Kaeso produit, une fois qu'il sort dans la langue de l'homme.
Kaeso entre à la suite de Sansierge, se laissant guider par lui, et essayant de marcher le plus droit possible. Son envie de vomir a commencé à passer, cela dit, elle pourrait revenir s'il ne s'arrête pas très prochainement. Le doigt de Sansierge désigne un siège, et Kaeso, sans réfléchir, s'y assoit avec moult précautions. Un mouvement trop brusque, et il referait la décoration de Sansierge... pas sûr que son ami humain apprécierait. Quand il a fini de se stabiliser, il sent un poids froid se loger sur ses genoux, et découvre une carafe remplie d'un liquide cristallin et limpide... Son côté humain grogne que ce n'est pas du vin, mais son côté animal se réjouit de recevoir enfin une boisson acceptable. Kaeso n'écoute pas la remarque de Sansierge, et c'est à peine s'il remarque que celui-ci lui parle. A cet instant, tout ce qui compte, c'est cette merveilleuse eau qui pourrait le sortir de son agonie. Il a le vague souvenir de ces temps si secs que sa langue se gonflait sous le coup de la soif, et où la simple vue d'un minuscule point d'eau provoquait une sensation bien plus délicieuse que tous les orgasmes qu'il a pu connaître sous sa forme humaine. Il commence à boire, désaltérant sa bouche devenue bien pateuse, et comprend que Sansierge veut qu'il raconte sa soirée. Kaeso se demande si c'est pour l'aider à se focaliser sur quelque chose, ou bien pour l'occuper pendant qu'il s'en va. Sansierge n'aime pas les beuveries. Il n'en a sans doute rien à faire. Cependant, Kaeso est dans un état tel qu'il a besoin de se raccrocher à un ami... Alors si Sansierge lui dit de le faire, il s'exécute.

« Je ne sais plus trop, après, je crois que je me suis montré violent et que j'ai voulu tabassé quelqu'un. Mais je n'ai plus ma force, alors tout ce que j'ai réussi à faire, c'est d'être empogné par les videurs et de me faire jeter dehors. » : termine Kaeso en faisant un gros effort pour être intelligible.

Il s'en sort plutôt bien, finalement. Au début de son récit, il bafouille, recommence incessamment ses phrases et mange la moitié des syllabes. A la fin, son discours est presque construit et il fait des phrases complètes. Cela dit, il ne faudrait pas le prendre pour sobre maintenant, c'est simplement qu'il gère mieux ses trous de mémoire qu'au tout départ. Il n'a aucune idée de ce qu'en pense Sansierge, mais il devine que c'est pitoyable.

« Donc tu vois, je n'ai presque pas bu. Je suis parfaitement sobre, même si j'avoue que cette eau... elle fait du bien. »

Le buffle sourit doucement, les yeux toujours rivés sur la cruche. Il se rend compte qu'elle est vide, et il n'a pas souveni d'avoir tant avalé d'eau que cela. Il la tend sans rien dire à Sansierge, et jette son regard sur le parquet qui brille. Il a dû astiqué très récemment pour être aussi beau... oui, cela lui dit quelque chose, comme si son ami humain le lui avait dit. Il a dû le nettoyer, et Kaeso se sent soudain gêné. Il se lève, mais trop brusquement, sa tête se met à tourner violemment, et il s'effondre en perdant l'équilibre. Il a à peine eu le temps de faire un pas ou deux, mais ça y est, sa tête est devenue un nœud de douleurs, et il a l'impression que la terre tremble. Le buffle se recroqueville, ce qui, étant donné qu'il est désormais à forme humaine, le place en position fœtale, un petit point de lumière sur le beau parquet de Sansierge. Il a le cœur au bord des lèvres.

« Sansierge, lance-t-il d'une voix faible mais impérieuse, une bassine, vite ! »

Le roulis est devenu absolument insupportable, il le sait ; ce n'est pas un camp, c'est un bateau qui navigue sur une mer particulièrement déchaînée, et il s'étonne presque de ne pas voir un amas de cordages autour de lui. Juste un parquet impeccable, qu'il ne faudrait surtout pas souiller, et un Sansierge qui n'est pas habillé comme un marin... Et puis, d'où qu'il peut savoir ça, lui, d'abord ? C'est un buffle, il n'a jamais pris la mer, même pas sous sa nouvelle forme. A part les descriptions qu'on lui en a faites, et les quelques, rares, qu'il a pu lire dans les quelques, rares, livres qu'il a consultés, il ne sait pas à quoi ressemble la mer ou un bateau. A part qu'il y a des cordes, et que le pont tangue... tangue comme le monde en cet instant. Voilà quelle est la première expérience de Kaeso d'un bâteau, et il se rend compte que c'est loin d'être aussi excitant que ce que décrivent les voyageurs. Lui, il a juste envie de rendre ce qu'il a sur son estomac, à défaut de rendre l'âme.
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MessageSujet: Re: Je suis parfaitement sobre. # Jan   Lun 17 Juin - 19:00

Kaeso &
Sansierge
___________ #2
Mon rasoir était rustique, mais je le manipulais avec précaution. Je devais donner parfois une image étrange de moi : le genre d'homme à toujours s'habiller élégamment, mais qui maniait le couteau avec la précision d'un dépeceur. Les gestes sûrs enlevaient en un clin d'œil les poils de mon visage, et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, je me retrouvais à nouveau glabre, et sans la moindre trace de saignement. Cela ressemblait à de la magie, mais une fois que l'homme savait que la lame n'était qu'une extension de son être, il comprenait comment ne plus se couper. En quelque sorte, cela était mon propre amas de griffes, si ce n'est que les miennes étaient parfaitement amovibles. L'idéal pour adopter les deux visages qui étaient le mien.
Kaeso se mit à parler ainsi que je le lui avais demandé. Son récit fut court d'une façon exaspérante et ne m'apprit rien du tout. J'avais bien fait de ne pas prêter attention aux détails, puisqu'il ne m'en fournissait aucun. Je notai toutefois qu'il avait éludé une bonne partie de la soirée, c'est-à-dire celle qu'il avait passé à se bourrer d'alcool jusqu'à perdre contrôle de lui-même. Mais je savais que si je l'interrogeais, il nierait tout en bloc. Pourquoi es-tu violent, Kaeso ? Parce que tu as bu ? Mais non, je n'ai pas bu, mais j'étais violent quand même. C'était le genre de cercle vicieux auquel je m'attendais et je me disais que j'allais avoir besoin d'un autre angle d'attaque pour le prendre à son propre piège... enfin, lorsqu'il aurait un peu cuvé son vin. Ça ne servait à rien de lui faire la leçon s'il n'était pas capable de s'en souvenir le lendemain.
Kaeso semblait sûr de lui, sûr de n'avoir rien oublié, et pendant que je me tournai vers lui, il ne cessa de me rappeler qu'il était parfaitement sobre. Son seul regard m'indiquait que ce n'était pas du tout le cas, mais je n'avais pas envie de le lui faire remarquer. Au lieu de cela, je préférai une approche elle-même plus sobre, qui relevait de ma part mondaine. Je n'étais pas certain que le buffle fût capable de relever l'ironie ; il risquait fort de trouver mes paroles déplacées ou bien songer que j'étais simple d'esprit, mais très honnêtement, s'il croyait le contenu de ma réponse, ça n'était pas forcément plus mal, puisque ça lui rappèlerait les nécessités de la vie naturelle.
« Tu sais qu'il est important de bien s'hydrater, dis-je d'un ton appliqué, tu n'as presque pas bu, dis-tu, mais il faut boire plus d'eau, voyons ! Sinon, tu seras déshydraté, ce qui est bête quand on habite des terres aussi irriguées que Néméïl. »
M'accroupissant tel un loup, je le laissai méditer cette sentence tandis que j'attrapai une chemise qui trainait sur le sol. En la boutonnant, j'avais l'impression de créer de la distance avec le Catoblépas, même si de la sorte je me rapprochais de ce que je considérais comme étant responsable de son égarement. J'aurais beaucoup aimé partir courir dans les bois, comme tous les matins, mais j'avais senti que j'allais être piégé un certain temps dans un habitat qui avait tendance à me rendre claustrophobe. Je n'avais donc aucun problème à vêtir convenablement, sachant que j'allais encore rester piéger dans le sceau de la société.
Je n'avais pas encore remarqué que Kaeso avait déjà vidé la cruche d'eau. Je n'aurais pas cru cela possible. Même si je savais qu'il était un buffle, je pensais que son corps humain aurait limité ses capacités d'absorption. Manifestement, c'était loin d'être le cas. De mon côté, je m'étais à nouveau retourné vers le miroir, prenant un grand soin à me coiffer, un soin plus méticuleux que d'habitude, parce que je sentais le besoin de m'occuper pour ne pas battre comme plâtre le buffle alcoolique. Je savais que j'avais besoin de toute mon humanité pour traiter avec un animal qui avait plongé dans les vices de ma nature. Le Chasseur des Steppes n'aurait pu lui être d'aucune utilité : il se serait contenté de le traîner au lac afin de lui plonger la tête dans l'eau jusqu'à ce que l'autre crie grâce. Jan au contraire se contentait d'attendre que le gros de la crise passe, tout en essayant de limiter les dégâts, mais prêt à entamer un long dialogue avec de solides arguments et des menaces bien réelles.
Mais lorsque Kaeso cria qu'il lui fallait une bassine, je ne savais plus lequel de ces deux hommes je voulais être. Comme je ne savais pas qu'il avait vidé la cruche, j'eus un instant d'hésitation avant de paniquer à l'idée de ce qui allait se passer. J'envisageai un bref instant de lui demander de sortir, dans le but de protéger mon parquet brut, mais il aurait sali les extérieurs, ce que je considérais comme un crime abominable. Alors je poussai du pied la bassine qui avait servi pour mon rasage. Elle s'arrêta à mi-chemin entre les deux, puisque la surface était trop rugueuse, et en grognant, je poussai encore la bassine jusqu'à lui.
« Donne-moi ça ! » ordonnai-je, un peu affolé à l'idée qu'il risquait de salir la cruche aussi.
Mais lorsque je la lui arrachai des mains, je fus étonné de constater qu'elle était incroyable légère... c'est là que je compris qu'il avait tout bu. Plutôt que de regarder Kaeso faire, je préférai ranger la cruche avec la longue pile des ustensiles à laver - je n'étais pas une grande fée du logis, comme le buffle aurait pu se rendre compte s'il avait été humain. À la place, je m'accroupis dans un coin, comme un animal enfermé avec une bête féroce dans une cage. Les bruits que faisait Kaeso ne me révulsaient pas autant que l'idée que la culture était à l'origine de son mal-être. Lorsque j'en aurais fini avec les remontrances, nous pourrions peut-être aller chasser tranquillement.

Puis Kaeso se calma et je tournai à nouveau la tête vers lui.
« Ça va mieux, dis ? Sois gentil, laisse ça dans un coin de la pièce, je le laverai à grande eau quand tu seras parti. »
Je ne faisais pas le difficile, et laver la bassine ne me dérangeait pas. Mais j'avais envie que le buffle prît un peu ses responsabilités. Je trouvais qu'il était plus que symbolique qu'il rangeât les affaires qu'il avait souillées : ce n'était que justice.
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MessageSujet: Re: Je suis parfaitement sobre. # Jan   Lun 17 Juin - 20:04

Kaeso n'a pas conscience de tous les mouvements de Sansierge autour de lui. Le rasoir, la chemise, la coiffure. Tout cela, il ne le perçoit pas, ou alors à peine, de sorte qu'il ne le remarque pas. Il ignore même où est Sansierge, au sein de cette jungle. Sa voix lui apparaît clairement, mais comme masquée par du coton, tout droit venue d'un autre pays, où les gens sont sobres et lucides. Pas comme lui, qui sombre dans cette mare, englué par l'alcool et la peur. Il a le cœur au bord des lèvres. Son sentiment d'urgence est grand, il a l'impression que s'il ne rend pas dès à présent, il va mourir sous l'effet de ce poison... Une bassine apparaît subitement dans son champ de vision, la seule chose qu'il arrive encore à voir. Sa sauveuse. Kaeso se penche aussi dessus d'elle, nullement conscient de l'emploi qu'elle a eu juste avant. Pas plus qu'il ne remarque Sansierge en train d'éloigner la cruche, de peur que le buffle, dans son indélicatesse, ne la salît ou ne la cassât. Un buffle n'était pas non plus un poids plume, même si cette frêle enveloppe humaine ne pesait vraiment rien. Surtout la tête, en général, mais pour le coup, ainsi penché sur la bassine, Kaeso se rappela de la sensation de son cou, autrefois. Il avait du mal à soutenir sa tête, de sorte qu'il était toujours plié, tourné vers le sol. Cette posture d'humilité est celle qui convient le mieux à Kaeso. Regarde la terre d'où tu es né, petit buffle ; tu n'aurais jamais dû la quitter, tu n'aurais jamais dû lever la tête vers les étoiles. Sauf que le sol de Sansierge est un élégant parquet, mais cela, il ne le remarqua pas : c'est brun, ça ressemble à de l'humus, et Kaeso aime ça. Alors qu'il rend tout le contenu de son estomac, il se sent rassuré. Un point d'ancrage. Une brise légère soufflait autrefois sur ce corps à présent tordu et frêle, caressant sa peau noire et ses muscles puissants. Elle l'effleurait de ses doigts fins, le faisant prendre conscience de la merveille de sa stature. Elle enveloppait le fier animal d'un manteau de majesté, le ranimait, le faisait s'ouvrir à la vie... En cet instant, Kaeso imagine cette brise. Il imagine son corps de Catoblépas, et il se sent parfaitement heureux. Comme si vider son estomac de cette mixture infecte bourrée d'alcool et d'autres substances nocives l'aidait à mieux se sentir...
Il entend alors la voix de Sansierge qui parvient à travers son océan de bien être, et il comprend qu'il n'est plus un buffle, juste une créature à l'enveloppe corporelle si faible. Le buffle se prend à souffler, sans trop savoir pourquoi il est énervé. Toujours est-il que les principaux effets de son ivresse viennent de passer aussi sûrement que si on lui avait plongé la tête dans un baquet d'eau froide. Il se rend compte de son apparence pitoyable. Il est plié en deux, effondré sur le sol, et il ne doit pas être très propre. Docile, il pousse avec délicatesse la bassine emplie de son vomi, et commence à se redresser.

« Par les dieux, Sansierge... »

Impossible d'exprimer ce qu'il ressent. Sa honte est si grande qu'elle menace de le submerger, de faire de lui un point rouge de culpabilité. Il prend conscience de ce qu'il fait. C'est un effet de Sansierge : il le tire vers la lucidité, tel un miroir qui lui montre ce qu'il est en train de faire. C'est sans doute pour cela que Kaeso a tendance à se tourner vers lui quand il est en difficulté : parce qu'il sait qu'il trouvera de l'aide, bien que concédée à contrecœur quand il est saoul. Il ne peut pas lui en vouloir. En cet instant, il est perdu. Il ne sait plus ce qu'il doit faire : continuer dans sa voie, au risque de mourir dans la déchéance la plus totale, ou essayer de se reprendre en main. Ce qui signifie accepter sa perte irréparable. En a-t-il seulement la force.

« Qu'est-ce que tu penses de moi, Sansierge ? Sois franc, j'ai besoin de savoir. Tu penses que je ne mérite pas cette nouvelle chance, n'est-ce-pas ? »

Nul regret, nulle tristesse ne s'entend dans la voix de Kaeso. Le buffle est totalement inexpressif, emporté dans un coin d'ombre où il observe sa vie en se rendant compte de ce qu'il a fait. Il a besoin de se retirer pour constater les dégâts. Son corps est douloureux, un peu à cause de sa chute lorsqu'on l'a sorti du bar, mais pas que. Son corps commence à souffrir de ses excès. Surtout son ventre, qui lui paraît plus dur que de la pierre. Kaeso observe un véritable carnage. Il découvre tapi en lui un manque qu'il ne ressent pas pour l'instant, endormi par la satisfaction, mais qui sera prêt à se réveiller dès qu'il sera à nouveau sobre. Dieux, il est déjà bien enfermé dans ce cercle ! Comment pourra-t-il s'en sortir s'il continue sur cette voie ? Il n'est même pas sûr d'en être capable. Voilà pourquoi il regarde désespérément Sansierge, il a besoin des conseils de cet ami. Il espère que celui-ci aura compris son urgence. Qu'il aura compris que sa question est bien plus un appel au secours qu'une volonté de se flageller, même s'il s'attend à une honnêteté crue de sa part.
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MessageSujet: Re: Je suis parfaitement sobre. # Jan   Ven 21 Juin - 18:02

Kaeso &
Sansierge
___________ #3
J'étais dans ces situations où, même si je faisais tout pour m'élever au dessus du Catoblépas, je me rendais compte que je n'étais qu'un faible humain accroupi dans un coin de sa demeure. Ma posture n'était pas celle du chasseur, mais celle de l'esclave qui attend avec fascination que son maître termine son repas pour s'empresser de le débarrasser, afin de lui permettre d'effacer toutes les traces de sa mortalité. J'étais l'homme qui voyait que la perfection n'existait pas, et qui, en plus de le constater, pouvait l'expliquer et le décrire avec une minutie de détails. Mais Kaeso n'en était pas à ce niveau. En se vidant, il se rappelait le buffle qu'il était et tout son corps semblait trembler de son ancienne puissance. Alors, s'il l'avait voulu, il m'aurait réduit à néant d'un simple coup de corne. J'étais jaloux de cet homme qui avait été animal. Mais dans cette attitude, j'oubliais peut-être trop que c'était un animal.
Lorsqu'il jura devant moi, j'en fus tout étonné. J'avais beau avoir des croyances que mes compatriotes avaient qualifié d'étranges, j'avais beau avoir tout quitté pour un monde de dieux, je ne me faisais pas à l'idée que le buffle pût croire aux dieux. J'aurais dû, pourtant, car il était mythologique. Il appartenait à cet univers divin aussi certainement que j'étais mortel. Mais puisque ce n'était pas cela que je jalousais chez lui, j'avais tendance à l'oublier. Cela n'empêchait pas que l'entendre juré m'avait fait l'effet d'un coup de jus. C'est à peine si je ne me levais pas, choqué par l'expression, même si je ne sais pas si j'avais l'intention de le faire taire ou non. Au lieu de cela, je rentrai un peu la tête, désorienté par ses propos. Était-il redevenu sobre ? Je n'en étais pas certain, car même s'il tenait bien l'alcool, il manquait un peu d'habitude. L'odeur qui s'installait dans la pièce n'aidait pas, car toutes les tripes du buffle étaient désormais à l'air libre, et elles ne sentaient pas la rose. Avais-je peur ? À ce moment précis, je n'aurais pu dire si Kaeso représentait une menace ou non. C'est pourquoi j'attendais, le souffle court.
Mais j'avais tort de m'inquiéter pour si peu. Le buffle n'avait pas de mauvaises intentions me concernant. D'ailleurs, il devait sentir qu'il ne pourrait pas devenir plus que moi s'il conservait son corps. Je m'interrogeais : me voyait-il comme un modèle ? Cela me paraissait peu semblable, car mes sermons n'avaient aucun effet sur lui, et il n'en faisait qu'à sa tête. Pourtant... il ne me faisait pas de mal et venait toujours me voir quand il sombrait, comme s'il s'attendait à recevoir une aide que j'étais incapable de lui offrir. Il aurait dû comprendre que ce qui nous rapprochait était aussi la raison pour laquelle je ne pouvais pas l'aider. Il venait vers moi parce que j'étais plus sauvage que mes compatriotes et que, logiquement, j'avais une culture de la civilisation, mais dès que j'avais été en âge, j'avais tout fait pour éviter les pièges de la civilisation. L'alcool, la drogue, la cigarette, les aventures sans lendemain, les factures, les difficultés financières, la routine, le ménage, les courses, les accidents de la route, l'hôpital... tout cela m'avait été épargné. Je n'avais pas l'expérience qu'il attendait de moi. Je ne pouvais pas l'aider. J'avais envie de me recroqueviller et de le supplier de partir... tout, plutôt que de le voir se détruire la santé comme il le faisait en ce moment.

Mais cela me fut impossible. Je ne pus détacher mon regard de Kaeso lorsqu'il me prit à parti et me demanda ce que je pensais de lui. En un sens, ça me rassurait, car je pouvais lui donner ma franchise... S'il avait été un homme, je veux dire, s'il avait été civilisé, j'aurais toutefois essayé de me montrer correct avec lui, de lui dire ce qu'il aurait voulu entendre. Mais avec un buffle, c'était impossible. Il me posait une question avec la sincérité d'un enfant, sans rien attendre, si ce n'était la vérité. Je pouvais le tromper aisément, je n'étais pas certain qu'il s'en rendît compte. J'avais toutefois envie de le rassurer, car j'avais malgré tout pitié de lui.
Je me relevai à mon tour, et ma taille me paraissait toute petite en comparaison de la sienne. J'avançai d'un pas ou deux, incertain de ce que j'allais dire. J'aurais aimé gagné du temps en lui demandant de sortir le seau, mais je savais qu'il n'était pas encore prêt à le faire.
« Je n'ai rien contre toi, Kaeso, dis-je du ton le plus doux que j'avais en réserve. Je ne pense pas que tu ne mérites pas cette chance, au contraire. C'est terrible ce qui t'est arrivé, mais ce qui me hérisse, c'est que tu gaspilles ta chance ainsi, par pure bêtise. »
Je m'arrêtai pour voir sa réaction. Je voulais être certain qu'il n'avait pas envie de m'arracher la tête sur le champ. Je savais qu'il en restait capable, et si la force lui manquait, la férocité ne se tarirait pas. Mais les secondes passant, j'avais toujours ma tête en place et j'étais bien debout. Cela me donna le courage de poursuivre vers des sentiers moins réjouissants.
« Tu es un animal exceptionnel et je suis très fier de t'avoir rencontré. Et je suis très fier d'être ton ami, tu comprends ça ? Mais là, ça ne va pas. Même si je ne vais pas te retirer mon amitié pour ça, je suis en rogne. Tu gâches ta vie, tu trahis ta nature, tu... tu te trahis toi-même, et ça c'est très grave, tu vois ? »
Ma voix était devenue plus dure. Je voyais dans son regard qu'il me tendait une perche. Mais je n'étais pas prêt à céder. Même s'il était un superbe animal, il était corrompu et avait besoin de moi. Je me doutais que j'allais devoir le dompter. Cette perspective ne me plaisait pas, car j'avais l'impression de le trahir, mais j'avais beau retourner la question dans tous les sens, je ne voyais pas d'autre solution. Son problème était du côté de la culture, et je ne pouvais le renvoyer à la nature, comme ça. Je devais lui apprendre à se passer de l'alcool, à avoir la volonté de faire qui caractérisait les êtres humains, et que j'avais, en quelque sorte.
Autant commencer tout de suite, n'est-ce-pas ?
« Bien. À présent, sors-moi ce seau. Dehors, à côté de la porte d'entrée, d'accord ? Sinon, je ne te parlerai plus et tu devras repartir chez toi. »
J'avais l'intention au départ de laisser le seau dans un coin, mais l'odeur était bien trop désagréable. Et puis, je voulais vraiment qu'il sentît l'effort que cela réclamait. Il en avait besoin. Mais je ne savais pas s'il allait bien le prendre... et comprendre. S'il était assez intelligent, il comprendrait que mes menaces ne se reposaient sur rien et qu'il pouvait parfaitement rester ici jusqu'au moment où, agacé, je lui lancerais une remarque quelconque. Mais s'il était vraiment intelligent, il comprendrait déjà qu'il fallait faire comme je le disais, même si la raison profonde lui échappait.
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MessageSujet: Re: Je suis parfaitement sobre. # Jan   Sam 22 Juin - 16:39

Kaeso se sent faible, comme un buffletin qui ne sait pas encore comment affronter le monde. Face au désastre qu'est devenue son existence, il ne voit pas de solution durable. Au bout du chemin, il y a toujours les mêmes qui l'attendent : mort, dégradation, souffrance. Il souffre dans son âme, et cela se ressent dans sa chair. Incapable de prendre les bonnes décisions, il n'arrive même pas à garder sa misère pour lui. Il se sent obligé de la transmettre à ses amis, comme si ses proches devaient subir avec lui. Il aimerait pourtant pouvoir les épargner, mais il a besoin de leur soutien. Le Catoblépas est comme un bateau qui dérive sur une mer agitée - tiens, encore cette idée de bateau, mais où peut-il donc la tirer, lui qui n'a jamais été qu'un animal terrestre, même pas capable de regarder le ciel tant sa tête était lourde ? Il a besoin d'une ancre. Et cette ancre, en l'occurrence, c'est Sansierge. L'humain est là, en face de lui, aussi solide qu'un roc. Il lui offre l'appui dont il a besoin. Kaeso, par son entremise, arrive à se rattacher à la réalité, au lieu de se fondre dans cette folie d'ivresse. Il se raccroche désespérément à tout ce qui touche à Sansierge, comme pour s'empêcher de sombrer. Il ne veut pas mourir, mais il le désire quand même.
La voix mélodieuse de Sansierge lui parle de chance, et le buffle a envie de rire. Quelle chance ? Il n'a pas de chance. Il a perdu tout ce qui comptait pour lui, et maintenant, il doit tout recommencer à zéro, avec un corps faible et une volonté détruite. Des millénaires d'une vie parfaite peuvent-ils être effacés aussi simplement, juste parce qu'il n'a plus sa place sur la Terre ? On ne devrait pas avoir le droit de l'en ôter. Né de la terre, il aurait dû rester y vivre, ou mourir dans sa poussière. Si seulement un de ses chasseurs humains, qu'il a tous tués, avait pu ne pas échouer, mais le tuer, l'empêcher de vivre cette infamie ? Kaeso serait mort en le maudissant, mais il aurait été dans la plénitude de son être, mort au sommet de sa gloire. Pas en attente d'une mort lâche, dans l'oubli, dans l'indifférence totale, dans la dégradation... Sansierge ne peut pas comprendre. Il est sans doute mieux ici que sur Terre, mais ce n'est pas le cas du Catoblépas. Le buffle aurait aimé ne jamais quitter son corps. Que n'aurait-il donné pour être animal, même ici, sur cette terre maudite ?
Le Catoblépas acquiesce en entendant Sansierge, et se lève docilement, le seau dans la main. Il sort de la maison, le pose là où Sansierge le lui demande, avant de demander :

« Es-tu content ? »

C'est tout, rien de plus. Il n'a pas l'intention de répondre à son portrait. Pour quoi faire ? Se justifier ? Mais il en a assez de se justifier, il veut juste s'en sortir, point. Entendre le mot trahison l'étonne, car il ne voit pas comment il peut se trahir lui-même, et lui fait mal en même temps, car il sait que c'est un mot dur, empreint d'un sens très fort et très négatif. Cela dit, c'est un concept qui n'existe pas dans sa mentalité, aussi n'arrive-t-il pas réellement à le comprendre. Il peut savoir en quoi cela consiste : manquer à sa parole, ne pas dire la vérité, dénoncer un ami... toutes ces formes-là, il pouvait les appréhender. Mais pas la notion de mal qui s'y attache. Il ne faut pas croire que le mal est absent de la vie d'un buffle, mais il a un sens bien différent celui que l'on retrouve chez les humains. Kaeso peut cependant comprendre ce que signifie, contre-nature. C'est ce qui va à l'encontre de l'ordre naturel des choses... comme, par exemple, de marcher dans le ciel. C'est impossible... et quand ces choses sont, elles sont mal. Donc ce que fait Kaeso, qui est contre-nature, est mal, et il le sait.

« Aurais-tu envie de me dire ce que je dois faire, humain ? Penses-tu que je ne suis pas assez grand pour prendre mes propres décisions ? J'ai des millénaires d'existence, alors que toi ne cumules que quelques années. Tu penses donc vraiment que j'agis n'importe comment ? Ne crois-tu pas être influencé par tes visions humains du bien et du mal - ou peu importe comment vous appelez cela ? »

Si les paroles de Kaeso sont dures, elles sont énoncées d'un ton neutre, d'une voix douce et délicate, assez peu appropriées à un buffle. Il n'est pas en train de se vanter, ou de vouloir impressionner Sansierge. Il se contente de dire ce qui lui passe par la tête, comme toujours. La réflexion n'a jamais été son domaine. Il se contente de se laisser guider, essayant les mots qui lui paraissent les plus appropriés, sans savoir s'ils conviennent véritablement, ou s'ils ne sont pas trop durs envers son interlocuteur. En l'occurrence, les mots de Kaeso dépassent de loin ce qu'il a voulu dire.
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MessageSujet: Re: Je suis parfaitement sobre. # Jan   Sam 29 Juin - 10:58

Kaeso &
Sansierge
___________ #4
C'est avec satisfaction que je constatai que le Catoblépas m'obéit et sort la bassine. je sentis un poids terrible quitter la pièce, même s'il ne s'agissait en vérité que d'une odeur désagréable. Les gestes de l'animal étaient soigneux, et pourtant, je ne pouvais m'empêcher de le trouver maladroit. J'avais peur qu'il se cognât à un mur et déversât le contenu de ma bassine dans ma maison. À présent que la bassine était dehors, les habitants du camp allaient trouver fort étrange cette terrible odeur près de ma porte, mais du moment qu'ils n'allaient pas frapper à ma porte pour s'en plaindre, je n'y accordais pas l'importance. Quand Kaeso referma la porte, cependant, je me rendis compte que l'odeur n'était pas totalement partie et avait imprégné mes tissus. Cela me déplut fortement, mais puisque je ne pouvais ouvrir aucune fenêtre, soit parce qu'elles étaient trop proches de la bassine pour apporter un air purifié, soit parce que je ne voulais pas que quiconque pût entendre notre discussion, j'étais donc condamné à flotter dans ces relents. Je n'étais pas particulièrement sensible, mais je me doutais bien que si je devais passer quelques heures dans cette atmosphère confinée, j'allais finir par ressentir de sérieux maux de tête. Quant à ma réputation, elle risquait d'en prendre un coup, car les autres ne manqueraient pas de se demander ce que je faisais. J'avais déjà pris ma décision : je ne trahirai pas le buffle ne l'accusant et je porterai moi-même le coup de la honte qu'il m'infligeait. Allaient-ils d'ailleurs tenter de m'expulser du village si je devenais trop nuisible ? Je m'étais déjà posé la question, mais je n'avais jamais pris de décision quant à la conduite à suivre. En effet, même si j'avais aménagé mon habitation selon mes critères, j'étais conscient de pouvoir m'en passer, et peut-être même le souhaitais-je... mais je savais que cela nuirait gravement à la sociabilité que ma quête des dieux de la nature m'avait obligé à ressortir du fond du placard.
« Oui, je suis content. » repris-je pour bien faire comprendre au Catoblépas qu'il avait bien agi.
Je ressentais la nécessité de me montrer plus doux avec lui. Même si je prenais la responsabilité de l'odeur nauséabonde, je ne pouvais pas tout faire pour Kaeso. En l'occurrence, je ne pouvais pas le débarrasser de toute la honte qu'il semblait ressentir. Je voulais bien qu'il en conservât assez pour se remettre en question, mais je me disais que ce n'était pas la meilleure solution. En y réfléchissant bien, Kaeso était un animal à dresser, mais vouloir le faire par des sentiments humains n'était pas la plus judicieuse manière de le faire progresser. Il fallait d'abord le sauver de l'alcool et ensuite, seulement, le faire devenir plus humain, et comprendre comment fonctionnaient nos émotions. Ce qui me mit en rogne, malgré ma décision de ménager le buffle. Pourquoi était-ce à moi de lui apprendre à être humain, alors que j'avais toujours voulu être animal ? J'avais beau avoir été éduqué, et de superbe façon, il convient de le dire, je n'avais eu de cesse de vouloir rechercher la nature. Je m'étais dit que j'allais me libérer en venant à Néméïl : que j'allais y rencontrer les dieux de la nature et que je me vautrerais comme un animal dans un bonheur sans fin. Au lieu de cela, j'avais découvert une réalité moins rose. D'abord, les dieux n'étaient pas aussi abordables que je l'avais cru, puisqu'ils ignoraient encore notre existence. Je n'étais pas assez fou pour outrepasser les principes de mes semblables et aller crier à tous que j'étais là. Et même sans cela, il y avait tant de divinités que retrouver celles qui nous intéressaient était plus difficile qu'il n'y paraissait - ou alors, il fallait accepter de passer pour un fou et un fanatique. Nous étions obligés de vivre dans un camp, et moi avec, alors que je m'en serais volontiers passé. J'aurais voulu quitter le groupe d'humains dès notre arrivée pour faire notre aventure en solitaire, mais je n'en avais pas eu le droit. Et puis, tout le monde s'attendait à trouver un homme, et non l'espèce de sauvage que je me permettais d'être quand j'étais seul. La vérité, c'était que si je voulais parler aux dieux, je devais être humain, car les animaux n'avaient pas de divinité. Mais je ne l'avais jamais su, jusqu'alors, et ça me rendait malheureux. Parfois, je me disais que j'avais fait le mauvais choix, et il me suffisait de voir les effets de l'exil pour certains pour me convaincre que Néméïl était une malédiction : Kaeso en était l'exemple le plus criant, mais bien d'autres étaient dans des situations comparables.
Je m'étais trompé. J'avais parié, mais j'ai perdu.

La tension commençait à monter dans la pièce, et je me disais que je n'allais pas pouvoir me tenir calme encore très longtemps. Mes déceptions étaient telles que je ne supportais que très mal les dires de ce bel animal. Ses paroles me hanteraient sans doute jusqu'à la fin de ma vie, mais je n'étais pas prête à les recevoir. Alors que je me rendais pleinement compte de ce que mes choix impliquaient, le buffle était devenu irascible et voulait désormais mettre en doute mes paroles. Ma nature, mon âge, tout y passa. Et je vis rouge.
Soudainement, je me jetai sur lui pour le plaquer au sol. Je me retins de lui flanquer un coup, mais j'étais si énervé que j'étais prêt à me battre. Heureusement, Kaeso avait les réflexes émoussés par l'alcool et son manque de maîtrise de son corps humain ne le rendait pas apte à me rendre immédiatement les coups. Pourtant, il aurait tort de me croire inoffensif. Des bêtes sauvages, j'en tuais tous les jours, même si elles étaient souvent bien moins massive que l'être que j'avais mis au parquet. S'il pensait que sa nature de buffle l'immuniserait, il se fourrait un doigt dans l'œil. Je serrais des dents pour m'empêcher de le frapper ou de répliquer par la parole. Au fond, il avait raison, mon humanité était ma véritable faiblesse, car sans cela, je ne me serais jamais posé toutes ces questions. Et d'ailleurs, je ne savais pas si j'avais agi ainsi par orgueil ou par volonté de défendre un territoire que je sentais agressé. C'est pour cette raison que j'avais choisi la solution la plus animale que je connaisse : la violence. Ainsi, Kaeso serait obligé de me respecter. Je savais très bien ce que son cerveau allait penser de cela. Il allait peut-être tenter de se défaire de moi, ne serait-ce que pour me tester, mais je doutais fort de le voir y arriver. J'avais l'intelligence humaine derrière moi, alors qu'il n'avait pas une idée de la stratégie aussi étendue de la mienne.
Puis souvent mes pensées s'éclairèrent à cette idée, et je me calmai un peu. Au fond, je m'étais trompé. Je ne pouvais pas être pur animal, pas plus que je ne pouvais me permettre d'être pur humain. Aucun de ces deux rôles ne me correspondait vraiment. J'étais quelque chose d'hybride, une sorte de créature à forme humaine, qui aurait très bien pu allier ses deux natures de façon bien plus subtile plutôt que de chercher absolument à les opposer. Ce n'était peut-être pas la solution que j'avais envisagé dès les départ, mais compte tenu de l'impasse dans laquelle je me trouvais, je ne voyais pas comment j'aurais pu mieux m'en sortir. Et implicitement, j'avais déjà fait le premier pas en me baptisant moi-même... J'étais satisfait d'avoir trouvé une ébauche de solution à mon plus gros problème, mais j'en avais présentement un autre qui réclamait mon attention. Toujours en maintenant fermement au sol le buffle agité, j'avais au moins retrouvé assez de calme pour lui répondre :
« Ne va pas croire que j'accorde foi aux paroles d'un buffle alcoolique sous prétexte qu'il a quelques millénaires de plus que moi. J'en ferais de même avec n'importe quel humain. Alors ne va pas penser que je suis influencé par une quelconque réaction humaine, quand j'ai totalement oublié ce que c'est que d'être vraiment humain. Donc, si tu ne me fais pas confiance, bats-toi. Ou alors, tu m'écoutes attentivement. »
Je venais de lui lancer un ultimatum qu'il devait pouvoir comprendre. Cependant, j'espérais qu'il choisisse de ne pas se battre. Cela aurait fait du bien à mes nerfs, mais ce pauvre Kaeso ne le méritait pas.
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MessageSujet: Re: Je suis parfaitement sobre. # Jan   Dim 30 Juin - 12:56

Kaeso n'est pas énervé contre Sansierge, mais son attitude l'irrite, et sa sollicitude autoritaire lui tape un peu sur le système, il doit le reconnaître. Le buffle n'a pas l'habitude de considérer les humains comme des alliés, des amis. A ses yeux, ils sont d'abord les chasseurs qui ont toujours tenté de le tuer, pour s'emparer de il ne savait quelle richesse que son corps était censé posséder. Ou bien juste pour se prouver qu'ils étaient forts. Kaeso a toujours ignoré leur motivation, et il s'en fichait, il les voyait comme des ennemis. Désormais, quelqu'un tel Sansierge est un ami. Il doit reconnaître que Sansierge est un être qui en vaut la peine, un véritable camarade, quelqu'un qui comprend ce que murmure le vent lorsqu'il vous effleure. Mais trop, c'es trop, et Kaeso n'aime pas le voir se comporter ainsi avec lui, comme s'il avait des droits sur lui. Il est un animal libre et fier. Il ne renoncera pas devant l'adversité. Cependant, il n'a pas prévu la réaction toute animale de Sansierge. Il aurait dû, pourtant, car elle est logique. Mais le Catoblépas a tendance à oublier que Sansierge n'est pas qu'un humain, qu'il a rêvé d'une vie sauvage de bête avant d'arriver sur la terre maudite. Voilà que l'humain se jette sur lui, et Kaeso, encore affaibli par sa cuite et par son manque de maîtrise de son corps, n'arrive pas à se protéger de son assaut. Le buffle sent son dos heurter assez violemment le sol, et jure intérieurement que sa véritable enveloppe corporelle aurait encaissé le coup sans faiblir. Mais cette carcasse humaine lui fait mal, il a senti tout un jeu de vibrations quand il a heurté le sol, et désormais, ses muscles sont douloureux, sans doute aussi parce qu'il les a contractés. Quel idiot. Kaeso envisage de forcer Sansierge à le lâcher, mais il met un peu trop de temps à réfléchir à la manière de le faire, qui n'est sans doute pas la même que celle à laquelle il était habitué jusque là. Dans ce laps de temps, l'humain semble se calmer, et Kaeso, curieux, préféra entendre ce qu'il a à lui dire. Ses mots le vexent, il sent ses joues rougir sous l'affront, mais il parvient à se contrôler, et répond d'une voix parfaitement calme :

« Tu devrais m'apprendre à contrôler ce corps. Pour un combat, je ne saurais pas me défendre convenablement si j'en reste à ce niveau de maîtrise. »

Pour un affrontement ? Mais la seule chose qu'il a à affronter, c'est précisément ce qui ne se combat pas physiquement : ses démons intérieurs. Il doit se battre contre l'alcool, contre la drogue, contre toutes ces substances qui font de lui une épave. La maîtrise de son corps n'y changerait rien, à part peut-être l'aider à s'accepter comme il est, mais tel n'est pas le souhait de Kaeso. Il semble temporairement dompté, mais il a plutôt l'air d'un animal en cage. Si son visage a une expression détendue, ses yeux brillent d'une fureur ancestrale, et pour un peu que Sansierge lui laisse l'occasion de se défaire de sa poigne, Kaeso n'hésitera pas à s'échapper. Cela dit, Sansierge est un ami, aussi il ne lui ferait pas de mal ; il se contenterait de s'enfuir au loin pour panser les plaies de son amour-propre. Il ignorait totalement qu'il avait un amour-propre avant de venir ici. Quelle notion détestable...

« Si tu me vois comme un buffle alcoolique, je ferais mieux de partir. Un buffle n'est jamais alcoolique. Il est plus résistant que cela, et en particulier s'il est Catoblépas. Tu ignores tout de mes ressources cachées, Sansierge. »

Même s'il n'a pas conscience de les avoir, Kaeso en dispose. Ce sont précisément elles qui lui permettent de lui tenir tête, d'avoir encore un brin de volonté et de caractère plutôt que de le laisser être submergé par l'alcool, et de ne pas répliquer à Sansierge. Non, Kaeso peut encore être sauvé, même si la plupart du temps, il l'ignore. C'est une voie difficile, qui le fera beaucoup souffrir, mais elle ne lui est pas totalement fermée.
Le buffle jure à voix basse, puis il met toute sa force pour repousser Sansierge. Il bénéficie de l'effet de surprise, et même s'il n'est plus aussi fort qu'avant, il arrive quand même à avoir une puissance assez correcte dans les bras. Il réussit donc à s'extraire de la poigne de Sansierge et se roule sur le côté pour être hors d'atteinte, avec un manque de grâce assez flagrant, mais nullement dû à l'alcool – plutôt comme quelqu'un qui n'a jamais été capable de le faire pendant des millénaires. Puis il se relève, bondissant presque sur ses pieds comme si il était parfaitement sobre, et il toise Sansierge, qui a eu le malheur de le sous-estimer, tout comme lui a eu le malheur de le faire.

« Je t'écoute, humain. Pour autant que tu n'es pas déterminé à me donner des ordres. »

Le visage de Kaeso exprime une inflexible volonté qu'il est loin de ressentir. Sa volonté a été brisée il y a quelques mois, quand il est arrivé ici. Il n'empêche, il sait encore comment faire semblant. Après des millénaires d'une volonté de fer, il se souvient encore de cette sensation. On peut toujours avoir l'air déterminé, c'est difficile et il faut le vouloir. Et peut-être que, pour la première fois depuis son arrivée sur la terre maudite, Kaeso a envie de quelque chose. De quoi, il l'ignore, le mystère est total, mais il éprouve un désir de quelque chose qu'il n'a pas. C'est une sensation assez déconcertante. Il a presque l'impression qu'il a envie de vivre, alors même que son existence n'en vaut certainement pas la peine. Même s'il redevient buffle, le souvenir de ces jours maudits le rendront malades et le tueront. Il n'attend plus que la mort. Alors pourquoi regarde-t-il Sansierge avec cet insupportable espoir ?
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MessageSujet: Re: Je suis parfaitement sobre. # Jan   Jeu 11 Juil - 14:48

Kaeso &
Sansierge
___________ #5
Je fus étonné de constater que Kaeso acceptait plutôt bien sa défaite. Même s'il avait dû y penser, il n'avait rien fait pour se défendre ou se défaire de ma prise, ce que j'interprétais comme un signe d'assagissement. Quoique, l'alcool et la fatigue avaient fortement émoussés ses réflexes, au point de ne plus savoir quoi faire lorsque je l'attaquais. Le Catoblépas savait se battre, mais pas dans cette posture. Être couché sur le dos devait être pour lui synonyme de position impossible, de grande faiblesse, dans laquelle il se sentait vulnérable. J'étais cruel de le pousser ainsi au sol. J'aurais dû le mettre de côté, il se serait senti moins mal à l'aise et aurait trouvé le courage de résister un peu. Bien que n'étant pas prêt à affronter un buffle enragé, j'avais mal au cœur pour lui, de voir sa nature si réduite alors qu'il n'était plus bon qu'à éclabousser mon parquet et se remuer sur le sol. Pourtant, je ne fis rien. Je ne le lâchai pas, pas plus que je le tournai dans une position plus confortable pour lui. Tant mieux s'il sentait vulnérable : ainsi, il serait plus à l'écoute de ce que j'avais à lui dire. Cela n'empêchait pas que j'étais prêt à le frapper vraiment, peut-être jusqu'à son effondrement, simplement pour le faire comprendre ce dont il avait besoin. Peut-être devrais-je le séquestrer jusqu'à le sevrer durement de l'alcool. Il n'apprécierait pas et risquait de me réduire en charpie avant la fin du traitement, mais se sacrifier pour une si noble cause n'était pas une si mauvaise fin. En réfléchissant à toutes les manières de mourir sur Néméïl, j'avais déjà choisi mes préférées : la vieillesse si j'y parvenais, car je serais alors un grand prédateur qui ne serait jamais devenu la proie d'un autre, la chasse, où je trouvais très poétique de se faire éviscérer par les défenses d'un cerf, même si j'allais très probablement souffrir à en être dingue, un duel pour une belle femme, si j'en trouvais une un jour capable de me satisfaire. J'y ajoutai une quatrième : mourir pour rendre la santé à un chef d'œuvre de la nature. Ma foi, je n'avais jamais pensé que j'en viendrais un jour à vouloir me sacrifier. Cela voulait donc dire que j'étais plus humain que ce que visais.
« Tu n'as pas besoin de moi pour te défendre, affirmai-je en le maintenant toujours collé au sol. Tu sais très bien le faire, mais quand tu es sous l'emprise de l'alcool ou de la colère, tu es un peu moins efficace, voilà tout. Si tu étais vraiment à l'écoute de ton corps, tu oublierais qu'avant, tu pesais une centaine de kilos et tu te mettrais à travailler ta musculature comme avant. Il te faudra trouver tes limites, et tu dois le faire seul. »
En revanche, le buffle avait grand besoin d'apprendre à maîtriser son esprit et résister à ses instincts et ses pulsions. Pour cela, encore, j'étais prêt à le faire, s'il me l'avait demandé. Je lui aurais donné tous les conseils absurdes qui me venait pas la tête jusqu'à trouver les bons. Je lui aurais imposé une discipline de fer, et je l'aurais appris à l'aimer, au point de ne plus pouvoir s'en passer et de ne plus aimer ce qui sortait de ce cadre. Je lui aurais redonné le goût de la nature, et aurais même trouvé le moyen de faire de son ancienne puissance de buffle une force humaine plus que convenable. J'aurais été prêt à tout pour servir la nature, mais cet imbécile de Kaeso n'était pas prêt à le comprendre.
« Bien sûr que tu as des ressources cachées, imbéciles ! » Je m'énervai parce que je voulais qu'il redevienne comme il avait été avant notre rencontre. « Un animal peut devenir alcoolique si un humain lui donne de l'alcool. Ne crois jamais que ta nature t'immunise contre tous les dangers. »
Subitement, un élan de force réussit à me déloger, et ce fut mon tour de me retrouver par terre. Kaeso était déjà moins sous l'emprise de l'alcool, cela se sentait. Il avait dû être plus fort sous son apparence de buffle, mais son attaque surprise m'avait pris au dépourvu. À cause de l'élan, je me cognai le coude contre le sol. Je craignais l'avoir trop poussé à bout à cause de mes provocations. Certes, je voulais lui faire retrouver sa force et sa splendeur, mais si c'était pour me faire rejeter violemment et décrié, si c'était pour le faire retourner dans l'alcool, alors je n'étais pas prêt à le suivre. Je grognai en ramenant le coude contre moi, pas tout à fait décidé à me relever tant que je n'étais pas certain d'être indemne. Je réussis à plier mon coude, bien que cela me fît un peu mal. Il ne devait pas être cassé, je ne pouvais pas avoir plus qu'un hématome.
« Non, mais ça va pas ! » me retins-je de hurler en serrant les dents, prêt à riposter.
Si cet imbécile de Catoblépas me prenait pour une proie facile, j'étais prêt à lui prouver le contraire. J'avais bien l'intention de le rouer encore de coups, jusqu'à ce qu'il se calme. Je ne laissai jamais un animal m'affronter trop longtemps. Lorsque je chassais, je voulais sa peau et je donnais tout pour l'obtenir. Parfois, j'étais tellement humain que je voulais en faire un avantage. Je voulais que l'homme gagne sur la bête. Je voulais dépecer avec un couteau pour prouver que je n'avais pas besoin de crocs. Je voulais tuer des ours pour montrer que j'étais plus fort et plus astucieux. Ce ne pouvait être un simple buffle, fût-il Catoblépas, qui me vaincrait.
Me relevant d'un bond pour poursuivre le combat, je me stoppai net en voyant que Kaeso était debout comme un homme, d'un calme effrayant... presque humain. Quelque chose dans le mouvement dodelinant de sa tête indiquait qu'il était encore sous l'emprise de l'alcool, mais plus assez pour l'empêcher de se relever. Il avait pris une décision, une bonne décision : celle de laisser l'humain insignifiant l'aider. Ma colère fut soufflée d'un coup et je m'avançai vers un tabouret, où je me laissai tomber. Peu importe qu'il me dominât de sa taille. J'étais un peu sonné par les événements récents.
« Tu veux boire quelque chose ? » dis-je comme si je n'avais rien entendu.
La question était piège, car j'avais déjà commencé à l'aider, même s'il ne s'en rendait peut-être pas compte. Je tenais à savoir ce qu'il prendrait. Après tout, n'était-ce pas là le cœur de notre sujet ?
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MessageSujet: Re: Je suis parfaitement sobre. # Jan   Sam 5 Oct - 12:53

Le buffle a toujours été solitaire, refusant l'aide de ses compatriotes. Il n'a jamais voulu se mêler de leurs querelles, des querelles des humains, des histoires dangereuses de divinités. Résultat, il est à présent seul, ou presque. Seul contre ses problèmes, ses démons, ses peurs les plus obscures. Alors qu'il risque de sombrer au plus profond de l'abîme, il voit alors une lumière se profiler. Cette lumière, c'est Sansierge. Cet humain n'en est pas un. C'est un camarade de la Nature, un être qui a compris la supériorité de la Mère face à ce monde dégénéré de culture. Le discours de Sansierge l'aide à relativiser, mais il faut être honnête, il n'a guère envie de s'adapter à ce corps.

« Tu es humain. Tu devrais savoir. Vous n'apprenez pas à vous battre par magie, vous suivez un entraînement. Même moi, je le sais. Et oui, je veux bien boire quelque chose si tu veux bien m'en servir. De l'eau, hein. »

Plus d'alcool. Il ne va sans doute pas s'arrêter de boire du jour au lendemain, après tout, il a pris le goût de l'alcool et de la fête. Mais quand on a une sacrée gueule de bois, on se doit d'être assez sage pour dire non à ses démons. Il aime l'eau, de toute façon, il n'a bu que cela pendant des millénaires, et cela ne l'a pas tué. Kaeso s'installe dans un des sièges de Sansierge dans une posture curieusement humaine. A vrai dire, il n'a pas conscience du changement qui vient de s'opérer en lui. Il n'agit plus comme un buffle alcoolique qui essaie de s'autodétruire, mais comme un homme qui revient de loin. Précautionneusement, il s'assoit, comme s'il était plus faible qu'il ne l'est vraiment. Parce que lui se sent faible. Mais sa tête, elle, est déjà loin. Elle est passée de l'autre côté, dans cette plaine céleste où les choses sont envisagées d'un autre point de vue : celui d'un humain. En buvant plus que de raison, Kaeso est en train de perdre ce qu'il y a de proprement animal en lui. En cherchant à oublier sa désagréable métamorphose, il la complète. Kaeso devient une créature véritablement pensante.

Spoiler:
 
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Je suis parfaitement sobre. # Jan

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